Le Ligueur et mon Bébé

Votre enfant a déjà 9 mois

Un auteur sous la loupe

Le vrai rôle du père, selon Jean Le Camus

"Les pères sont souvent mis au banc des accusés aujourd’hui. Mais, par-delà les reproches qu’on peut parfois leur adresser, il faut se demander si la 'carence' ne vient pas d’abord d’une fausse interprétation de leur rôle."

Traditionnellement, explique le professeur Jean Le Camus, chercheur en psychologie du développement, ce que la société attend du père, c’est ce que la mère n’apporte pas. À travers les âges, diverses images ont consolidé cette vision complémentaire: la femme est l’eau qui coule, la douce lune, la tendresse, la garante de la vie domestique; l’homme est le pain solide, le soleil puissant, l’autorité, l’ouverture à l’espace public… Si la mère assure la part affective, c’est donc du père qu’est attendue en contrepoint l’autorité. Cette affirmation est-elle encore vraie à l’aube du troisième millénaire?

Le "nom" du père symbolique?

À quoi sert un père pendant la première année d’un enfant? Il n’est alors guère question d’autorité. C’est donc, disent certains auteurs, exclusivement le temps du maternage. Les fonctions parentales seraient donc dissociées temporellement dans ce modèle: le besoin de protection, de tendresse et de stimulation serait comblé initialement par la mère et le père aurait à se charger ultérieurement de la socialisation de l’enfant, à l’époque œdipienne (à partir de 3 ans) ou encore plus tard, à l’âge de raison. De plus, l’action du père serait indirecte: son influence ne se manifesterait qu’à travers la reconnaissance, le soutien de sa femme.

La majorité des publications actuelles, rappelle Le Camus, se réclament encore de ce mode de pensée. Mais il affiche son désaccord. "La présence du père auprès de l’enfant revêt une importance fondamentale dès le commencement (…). Ce père de la première heure n’a que peu de chose à voir avec le pater, garant et symbole de la Loi et des lois; peu de chose à voir avec le père mort qui lègue le nom et l’héritage; peu de chose à voir, pour tout dire, avec le père auquel se réfèrent habituellement les théologiens, les moralistes, les juristes et même un certain nombre de psychanalystes."

Ou le "oui" du papa partenaire?

Le Camus invite l’homme à devenir père le plus précocement possible, sans attendre que son enfant grandisse: immédiatement, statim, comme le prônait déjà en latin l’humaniste Érasme il y a 500 ans. S’il reconnaît au père un registre différent de celui de la mère – c’est tellement évident! –, Le Camus expose les avantages d’une simultanéité des fonctions parentales. Pour lui, dès les premiers mois, parallèlement au maternage, la présence réelle du père auprès de l’enfant est essentielle: "Un père qui devrait être désigné comme incarné, vivant, présent et engagé… un père qui est appelé par le bébé du nom de 'papa'."

Une paternité à construire

La façon d’exercer la paternité n’est pas biologiquement déterminée. Déjà l’observation des animaux révèle des différences radicales: ainsi, le cygne mâle reste avec sa progéniture, alors que le canard colvert abandonne sa compagne au cours de la période d’incubation. Dans les sociétés humaines, la culture diversifie considérablement les fonctions et rôles parentaux, et confère au père une place parfois très précoce. Ainsi, dans une ethnie sénégalaise, l’apaisement du bébé est confié au père à partir de 7-9 mois: l’enfant est porté et bercé à califourchon sur la nuque ou sur les chevilles de son père.

Le bébé connaît le mode d’emploi de son papa

Père-mère-bébé: serait-il donc possible de fonctionner ensemble? Le Camus décrit les recherches entreprises depuis les années 1970, surtout aux U.S.A. On s’y intéresse au père comme partenaire réel, composant du trio familial, et à son rôle dans le développement de la motricité, du langage, des apprentissages, des émotions et de la socialisation depuis les premiers mois de la vie. Quels en sont les enseignements?

Avant tout, Le Camus met en évidence une différence de style: les pères sont plus excitants et imprévisibles dans leurs jeux. Ils ont surtout recours aux touchers et aux mouvements, bons entraînements à l’éveil nécessaire pour la communication sociale; alors que les mères, plus contenantes et modulées, présentent des jeux visuels utiles pour maintenir une attention à distance. Les pères ont des séquences de stimulation plus courtes et plus changeantes. Ils parlent moins à leur enfant. La mère est plus "didactique", le père plus "déstabilisateur".

Or, l’enfant est capable dès avant 1 an d’ajuster sa conduite à la présence de l’un ou l’autre parent selon son style. "À partir de 7-8 mois, les enfants sont portés à préférer le partenariat du père quand ils ressentent le besoin d’éprouver un haut degré d’excitation et de s’exprimer sur un mode expansif et joyeux: leur entrain et leur jubilation sont plus apparents lors du jeu avec le père."

À quoi sert un père à 9 mois?

De façon générale, le père incite plus à la performance. L’enfant semble être plus sensible à l’encouragement s’il vient de son père.

Une étude française (1993) concernant les enfants de 9 mois montre que le père, plus que la mère, va au devant des tentatives d’autonomie de son bébé en cherchant à interpréter ses vocalises: "Qu’est-ce que tu dis à papa?", ou bien il interprète: "Ah, c’est ça que tu me demandes?". La mère s’adapte à l’expression de son enfant. Le père le comprend moins bien et, de ce fait, le met face au défi de mieux s’exprimer. À ce même âge, il initie des jeux souvent corporels (chatouilles) qui font rire le bébé et le placent en position de partenaire (comme le jeu de la barbichette). En outre, il utilise beaucoup plus souvent le prénom du bébé. Dès les premiers mois donc, le père semble considérer le bébé comme un individu à part entière, identifié et autonomisé.

Les enfants sans père présent se montrent émotionnellement plus dépendants, plus anxieux lors des séparations, moins désireux d’autonomie. Surtout les garçons.

Ni pater distant, ni papa-poule

Le discours de Jean Le Camus atteint parfois le niveau d’un plaidoyer pour une implication précoce dans l’éducation, par exemple lorsqu’il cite l’auteur américain Pruett: "Les pères impliqués ont une meilleure estime de soi, sont moins sujets à la maladie physique, connaissent des unions dans lesquelles les épouses sont plus satisfaites et ils ont des enfants qui sont davantage capables de s’adapter aux stress de la vie." À bon entendeur, salut.

Pourtant, il essaie d’éviter le piège de la caricature. En particulier, il dénonce l’indifférenciation des fonctions et rôles parentaux: pas de papa-poule! Le père inscrit son empreinte au masculin, même si, comme il le montre, cette empreinte peut se couvrir de tendresse. D’ailleurs, les études montrent que l’apport paternel n’aide l’enfant à se développer et à se socialiser que dans la mesure où le père ne cherche pas à imiter ou à égaler sa compagne, où il reste lui-même et où la mère l’accepte.

Une question d’organisation sociale

Aucune naïveté non plus chez Le Camus: il le sait, l’après-divorce est catastrophique pour la paternité (plus de la moitié des enfants ne revoient quasi plus leur père après l’éclatement du couple parental). En outre, l’organisation de la société laisse encore à désirer pour un réel partenariat parental. Et les sirènes du conservatisme sont régulièrement réactivées par certains politiciens ou psychanalystes conservateurs tendant à renvoyer la femme à ses activités domestiques et pouponnantes pour lesquelles elle serait seule compétente. Or, dans son style à lui, et dans un fonctionnement en trio où chacun peut tour à tour offrir la fonction de proximité et celle de séparation pour s’ouvrir à la société, le père est compétent. Reste à s’attaquer au chantier social d’une parentalité à repenser, comme le suggère Le Camus.

"Si l’on veut que les femmes puissent à la fois s’investir dans la sphère du travail rémunéré et continuer à assumer leur fonction maternelle (sans leur demander de remplir une double journée), il faut, avec leur adhésion et surtout leur participation, réformer sérieusement l’organisation de leur mode de vie:
- en leur permettant d’accéder à l’ensemble des professions et aux postes de travail les plus élevés;
- en faisant disparaître tout ce qu’il reste de discriminations liées au sexe tant au niveau des salaires qu’à celui des régimes d’emploi (horaires aménagés);
- en consolidant tout l’ensemble des acquis sociaux relatifs aux prestations sociales et aux congés (congés de maternité, congé parental…);
- en améliorant les réseaux d’accueil du jeune enfant en cours de journée (crèches, haltes-garderies, écoles maternelles).
Si l’on veut que les hommes puissent continuer à travailler à l’extérieur tout en prenant une part plus large aux activités ménagères, aux soins et à l’éducation première des enfants, il faut revoir aussi l’agencement de leur emploi du temps:
- en limitant la durée légale du travail (et sans doute aussi le cumul des heures supplémentaires!) et en appliquant une politique des salaires qui n’oblige pas les pères à se cantonner dans leur rôle de pourvoyeur financier;
- en évitant de pénaliser les travailleurs qui bénéficient du congé parental et en renforçant les incitations à participer plus pleinement à la vie familiale (horaires aménagés, congés de paternité, congés d’éducation…)."

Luc Roegiers

Pour aller plus loin
• J. Le Camus, Pères et bébés, Paris, Éd. L’Harmattan, 1995-2000.
• J. Le Camus et coll., Le rôle du père dans le développement du jeune enfant, Paris, Éd. Nathan, 1997 (épuisé).
• J. Le Camus, Le père éducateur du jeune enfant, Paris, Éd. P.U.F., 1999-2007 (épuisé).
• J. Le Camus, Le vrai rôle du père, Paris, Éd. Odile Jacob, 2000, poche Odile Jacob, 2004.
• J. Le Camus, Un père pour grandir. Essai sur la paternité, Paris, Éd. Robert Laffont, 2011.
 

 

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